IA : Jardin d’illusions ou terreau pour un autre avenir ?
L’IA, parfois louée comme le prodige technologique de notre époque, n’éclot pas dans un vide : elle pousse à la faveur d’un terreau capitaliste en perte de vitalité. Ce n’est pas le chant d’un printemps économique, mais plutôt le cri d’alarme d’un sol saturé, où Marx avait déjà vu surgir la crise de l’abondance stérile. Est-il trop tard pour semer autre chose, ou pouvons-nous encore sculpter le paysage du futur ?
Le Printemps Trompeur de l’IA
Les marchés bruisent, l’excitation s’envole et les capital-risqueurs se pressent autour de la fleur éclatante de l’intelligence artificielle. Mais ce miracle annoncé ressemble davantage à un mirage : une flambée d’investissements nés de l’excès de capital, non du jaillissement inouï de l’innovation. Derrière ce foisonnement apparent, Karl Marx aurait décelé, bien avant nous, l’odeur familière de la suraccumulation – cette étreinte du capital qui cherche frénétiquement, partout, où s’enraciner.
La Bulle : Un Cycle Ancien, Une Vigne Entrelacée
Le boom de l’IA n’a rien d’inédit. Il s’inscrit dans une danse ancienne : lorsque l’économie productive s’étiole, la finance se pare des fleurs enivrantes de la spéculation. Des bulles éclatent, laissant derrière elles des terres ravagées, une croissance trompeuse, et beaucoup trop d’espoirs flétris. La bulle Internet, la crise de 2008 – tout cela s’est déjà joué, la musique reprend aujourd’hui un refrain connu.
Ce sont moins les gains de productivité réels qui nourrissent l’IA que l’avalanche de liquidités cherchant à se valoriser dans l’éclat de promesses. Quand Amazon, Nvidia ou Tesla s’érigent en puissants totems, c’est surtout parce qu’elles captent l’essentiel de la sève financière – une croissance qui ne retombe que par à-coups, laissant le reste du verger en jachère.
Les Racines Invisibles d’une Crise Annoncée
Sous la canopée spéculative, la terre productive s’appauvrit. Derrière les chiffres triomphants des indices boursiers, la réalité économique pédale à vide : baisse du pouvoir d’achat, stagnation des salaires, explosion des inégalités. L’économie réelle dépérit – mais la fièvre IA fait croire à un éternel renouveau.
Ce mécanisme génère de nouvelles infrastructures – data centers, chaînes logistiques, terres dévorées par l’extraction – comme autant de défrichages qui épuisent l’environnement sans soigner la terre mère. Là où le capital ne fructifie plus dans l’industrie ou l’agriculture, il se rabat sur la croissance d’apparence, favorisant la précarité et l’endettement des plus fragiles. Le verger ne nourrit plus qu’une minorité, les autres sont poussés vers les haies, loin de l’abondance.
L’Étau des Frontières, le Temps qui S’étiole
Aujourd’hui, la floraison spéculative n’a plus l’espace physique de jadis. Protectionnisme, contrôles aux frontières, ruptures géopolitiques – tout concourt à resserrer le sol autour des racines du capital. Quand la plante ne peut plus migrer, elle tente de bourgeonner à l’infini sur place, quitte à consumer ses propres réserves.
Sans croissance authentique, la société s’endette à crédit, jongle avec l’avenir comme un illusionniste avec ses balles. Mais ces acrobaties déplacent les risques, les concentrent toujours davantage sur ceux qui n’ont pas le filet de sécurité – précaires, jeunes générations, écosystèmes fragiles.
Semer Maintenant : Transformer le Cycle
Il serait vain de seulement attendre que les fruits de l’IA tombent, sucrés ou amers. Le futur désirable n’est pas une récolte subie, c’est une plantation consciente. Ce printemps trompeur de l’IA pourrait – doit – devenir le grondement d’un sol qu’on régénère.
- Redirigeons les investissements vers des projets qui enrichissent à la fois la société et la planète : éducation, santé, innovation ouverte, agriculture régénérative.
- Soutenons les jeunes pousses du secteur techno-productif, créatif, émergent, en les protégeant des dynamiques uniquement financières.
- Inventons une gouvernance de l’IA qui lie développement technologique, valeur sociale et équilibre écologique – cela suppose un dialogue mondial, non la logique du repli ni du chacun pour soi.
- Réclamons une transparence sur l’usage du capital et la destination des profits : pour que chaque euro investi porte ses fruits là où la vie, et non l’abstraction, prospère.
Conclusion : Jardiniers du réel, éveilleurs de printemps
L’IA, ainsi resituée, n’est ni miracle ni fléau, mais une graine puissante dont il nous appartient de choisir les sols et les saisons. Peut-être faut-il sortir du mythe du progrès automatique pour redevenir jardiniers du réel : recueillir patiemment les leçons de la terre, cultiver la diversité, laisser le temps long enrichir la mémoire commune.
Saurons-nous, ensemble, détourner l’énergie de la bulle vers la floraison solidaire, l’innovation sobre et nourricière ? Là se trouve la véritable utopie : dans l’art audacieux de transformer les crises du capitalisme en chantiers d’harmonie, où l’IA ne serait plus prétexte à extraction, mais généalogie de possibles à faire grandir.